LES CONVENTIONS DE GENÈVES ET LA LUTTE AU TERRORISME
Monsieur le Directeur,
Je sais que linformation comporte des choix et que ces derniers ne peuvent plaire à tous. Dautant plus que la mondialisation des communications ouvre la porte à un éventail insoupçonné de nouvelles quun seul journal ne saurait reproduire dans leur totalité. La diversité des journaux ainsi que des idéologies qui les supportent permettent toutefois den reproduire passablement, répondant ainsi aux attentes dun grand nombre.
Je lis, depuis des années, de façon passablement assidue, Le Devoir. Son niveau intellectuel élevé, la qualité et la diversité des sujets abordés, louverture de ses pages aux diverses tendances en ont fait un ami. Je regrette toutefois que cet engouement sévapore toujours un peu plus chaque jour. Je ne vous cacherai pas que lexemple de lédition du 21 mai naide pas à remonter la pente. Je mexplique.
En première page figure larticle du journaliste Guy Taillefer sous le titre « Cuba sera bientôt libre », promet Bush, accompagné dune photo couleur 5X5. Les barreaux de la clôture à travers lesquelles apparaissent trois personnes peuvent facilement sassimiler à ceux dune prison. Je nai évidemment rien à ce que M. Taillefer se joigne au journal Le Monde, BBC, AFP et Reuters pour reproduire le point de vue de Washington en cette semaine qui a été pleine de rebondissements. En effet, il y a eu le regroupement de plus dun millions de cubains et cubaines qui ont marché dans les rues de la Havane, mardi le 17 mai, pour protester contre toutes les formes de terrorisme et pour dénoncer la présence en sol étasunien de Luis Posada Carriles, responsable, entre autres, du sabotage dun avion de ligne cubaine en 1976 et de plusieurs actes terroristes à la bombe dans les hôtels de Cuba dans les années 1990. Il y a eu également, pas plus tard que vendredi, le 20 mai, une déclaration de Fidel Castro faisant état des efforts de collaboration avec les Administrations étasuniennes pour lutter contre le terrorisme. Plus dun demi millions de personnes sétaient déplacées pour la circonstance. De tout cela pas un mot dans lanalyse du journaliste Guy Taillefer, pas plus dailleurs sur les interdits de Washington empêchant les citoyens étasuniens de voyager à Cuba. Si encore Le Devoir ouvrait ses pages papiers pour faire le débat, ce serait un moindre mal. Mais non, nos droits de réplique sont renvoyés à lédition électronique de votre journal, natteignant pas le même auditoire et ne permettant pas un débat ouvert. Laccès au « balcon » nest pas autorisé.
À la limite, je puis comprendre quil y ait des pressions et quelles soient plus facilement assimilables lorsque le journaliste en partage les affinités idéologiques. Le point le plus grave nest toutefois pas là. Un autre évènement autrement plus important et transcendant cette fois, publié à la section B, page 4 sous le titre « Lhumiliation », a de quoi soulever des questions sur le contenu des messages et la place que nous leur accordons. Il est question de la photo de Saddam à moitié nu, mais plus que tout du rapport de plus de 2000 pages qui nous apprend que le sort infligé aux prisonniers afghans fut quasi identique à celui imposé aux prisonniers irakiens et que le Président Bush a décrété que, la guerre aux terroristes nétant pas une guerre conventionnelle, les Conventions de Genève ne sappliquaient pas.
Ny a-t-il pas là de quoi faire la Une de votre édition du samedi et matière à un éditorial de fond sur la lutte au terrorisme et le droit international? Les valeurs que portent Le Devoir nauraient-elles pas dû le conduire dans cette direction, surtout au moment où de nombreux pays latino américains, dont le Venezuela, mettent au défi la Maison Blanche dêtre cohérente dans sa lutte au terrorisme et réclament lextradition vers le Venezuela du terroriste Luis Posada Carriles ex agent de la CIA et présentement protégé par lAdministration Bush?
Monsieur le Directeur, bien que je sache que cette lettre ne trouvera pas lespace voulu dans lédition papier de votre journal, jai cru de mon devoir dattirer bien humblement votre attention sur cette mission dune information libre et ouverte. Nous nous en porterons tous mieux
Bien à vous
Oscar Fortin