CASTRO ET PINOCHET: DEUX MONDES ANTAGONISTES

Publié le par oscar fortin

                                       

 Au moment où Fidel, à 80 ans et avec beaucoup de sérénité, relève le défi d’une grave maladie qui le place entre la vie et la mort, Pinochet se prépare à rendre l’âme dans un hôpital de Santiago du Chili, quelques jours après la célébration de ses 91 ans. Dans le premier cas, plus de 1300 représentants de plus de 100 pays sont venus rendre hommage à cet homme exceptionnel que plusieurs ont qualifié d’authentique représentant des pauvres de la planète. Dans le second cas, c’est derrière les barreaux de sa résidence et toujours poursuivi par la justice chilienne pour détournement de fonds et pour crimes, tortures, assassinats contre ses propres concitoyens, que ses proches sont venus lui souhaiter bon anniversaire.

 

 

 

Fidel, de famille aisée, s’est vite découvert comme un ardent défenseur de la JUSTICE. Ses cours en droit lui ont sans doute servi de tremplin, mais son être, déjà dès son enfance, avait été saisi de cette flamme qui ne le quittera de toute sa vie. Austère avec lui-même, il déploiera une activité de géant pour faire naître cette flamme dans l’esprit et le cœur de son peuple en espérant qu’un jour l’humanité entière en soit imprégnée. Son talent, ses vertus, son humanisme ressortent d’autant plus que ses adversaires, aux intérêts incertains et souvent aux mœurs douteuses, en ont fait un diable aux pires défauts. À l’annonce de sa maladie, les témoignages reçus de milliers de personnes à travers le monde, d’intellectuels, de détenteurs de Prix Nobel, d’hommes politiques, de gens de tous les milieux sociaux, parlent par eux-mêmes. Celui qui a dit, encore tout récemment,  que tous les honneurs et la gloire souhaités pouvaient être contenus dans un seul grain de sénevé, demeure fidèle à lui-même. Ceux qui voyagent à Cuba peuvent constater que le culte de la personnalité qui se reflète habituellement par des monuments à leur honneur, par des édifices et des rues qui perpétuent leur nom, est complètement absent en ce qui se rapporte à Fidel Castro. Il préfère être un « monument » dans le cœur de ses compatriotes, dans celui des humbles et laissés pour compte de la terre plutôt que dans ces manifestations extérieures. Seule la mort donne aux héros le droit à pareilles expressions.

  

 

Pinochet, née de milieu humble, s’inscrira à l’armée où il fera carrière en ne manquant aucune opportunité pour y monter en grades. Le contexte de la guerre froide a facilité l’encadrement des forces armées du Continent par le grand frère du nord qui les a converties en forces de défense des intérêts oligarchiques et du maintien du système capitaliste sous contrôle des classes privilégiées. C’est ainsi que les armées des pays du Sud ont renversés des gouvernements, emprisonné, torturé, tué des citoyens. Elles étaient le bras armé du grand frère. Pinochet a été l’homme de Nixon et de Kissinger pour faire le travail de bras de fer. Il aura mis fin au régime démocratique de Salvador Allende, aura torturé et tué des milliers de personnes. D’autres auront pris le chemin de l’exil, coupant les liens avec les familles et leur pays. Évidemment les classes privilégiées retrouvèrent le sourire pendant que les plus pauvres pleuraient leur mort. Le Chili venait de retrouver la démocratie, celle sous le contrôle de l’empire et des oligarchies. La démocratie sous le contrôle du peuple devra attendre des jours meilleurs.

 Mais voilà qu’aujourd’hui se réalise la prédiction d’Allende alors que les yeux du monde sont braqués sur ces deux personnages. « Bientôt s’ouvriront des voies larges  où passeront les peuples dans la dignité et le respect, dans la liberté et la justice. » 

 

 

 

 Cuba a survécu à 50 ans de menaces et de harcèlements de toute nature. Il est présent partout où on le demande avec ses médecins, ses éducateurs, son savoir faire. Chavez, au Venezuela, étend cette flamme dans son pays et la partage chaque jour un peu plus avec Evo Morales en Bolivie, Lula au Brésil, Kirchner en Argentine, maintenant Correa en Équateur et Ortega au Nicaragua. Une lumière surgit au bout de ce long tunnel de l’exploitation, de la domination, de l’esclavagisme. Une lumière qui n’est pas porteuse de haine, mais de respect, qui n’est pas faite d’individualisme, mais de solidarité, une lumière qui ouvre sur  le monde et la dignité. Une lumière qui fait apparaître le profil de l’homme nouveau.  

 

Grâce à Fidel, à son action et à son courage des millions de personnes  à Cuba et un peu partout dans le monde ont repris espoir dans la vie, ont retrouvé leur dignité dans les soins de santé, leur fierté dans l’éducation et leur confiance dans leur engagement social et politique. Bien des communautés de l’Amérique latine et même de nos pays développés souhaiteraient avoir accès à autant de services dans ces secteurs essentiels à la vie et au respect de la dignité humaine. « Que ceux qui ont des yeux pour voir, voient, des oreilles pour entendre, entendent. »

 Oscar Fortin

 3 décembre 2006   

 

 

 

Publié dans POLITIQUE

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oscar fortin 11/12/2006 16:26

Chroniques spéciales
Fidel : L'humanisme chrétien en action ?

L'opinion du père François Houtard, théologien belge

Au cours du Colloque " Mémoire et futur : Cuba et Fidel ", qui s'est tenu les 29 et 30 novembre 2006 à La Havane à l'appel de la Fondation qui porte le nom du grand peinte équatorien Oswaldo Guayasamin, Miguel Bonasso, écrivain, journaliste et député argentin, a réalisé une intervention spéciale dans laquelle il a fait état du débat qu'il avait eu un jour avec un prélat catholique qui critiquait le Président cubain. Miguel Bonasso avait alors expliqué à son interlocuteur que, compte tenu de son action et de sa préoccupation constante pour les autres, Fidel lui semblait être un bon représentant de l'humanisme chrétien. Radio Havane Cuba a demandé au père François Houtard s'il partageait cet avis, voici son analyse :

" Je ne veux pas faire de la récupération, mais l'on constate que, finalement, l'objectif de la Révolution, le travail que Fidel a fait, le fait d'avoir mis toute sa vie à la disposition d'un projet de transformation répond à des objectifs qui sont des objectifs d'amour du prochain, de création d'une société dans laquelle les êtres humains puissent vivre comme des enfants de Dieu. Je dirais, pour ceux qui sont croyants, une société qui réalise le plan divin, du bonheur de l'humanité. Dans ce sens-là, bien sûr qu'il y a une correspondance totale.

Qu'un acteur culturel, politique, social comme Fidel soit athée ou croyant, finalement, ce n'est peut-être pas cela l'essentiel. Finalement, c'est la pratique qui l'est et la pratique est en correspondance avec le message de Jésus-Christ, c'est-à-dire, d'une part, l'identification avec les pauvres - en langage biblique, aujourd'hui, ce sont les opprimés - et, d'autre part, une référence à une société qui soit autre. Dans ce sens-là, il y a absolument correspondance.

Il est vrai également que Fidel a vécu dans un environnement qui était de tradition chrétienne, aussi bien dans sa famille que dans son éducation. C'est peut-être aussi un élément qui a construit sa personnalité. On voit d'ailleurs que, dans sa fameuse interview avec Frei Betto, il exprime clairement qu'il n'est pas croyant, mais qu'il a un très grand respect pour le christianisme.

J'ai assisté à une scène merveilleuse entre Chavez et Fidel, Chavez sort un petit crucifix et lui dit : " Pour moi, c'est une référence parce qu'il a lutté en faveur des pauvres ". Il se tourne vers Fidel et lui dit : " Et bien, je te le donne ". Fidel, un peu déconcerté pendant quelques secondes, lui répond : " J'accepte " et Chavez souligne : " Je suis un chrétien social ".

Tout cela est important, s'écrit dans une histoire qui a son sens et qui, malgré les problèmes qui ont pu exister entre des institutions, l'institution politique et l'institution religieuse ; malgré parfois - j'en suis témoin - au cours de la Révolution cubaine, des attitudes dogmatiques, intransigeantes vis-à-vis de personnalités ou de groupes religieux, mais je crois qu'il faut regarder cela à plus long terme et voir ce que cela a signifié dans l'histoire.

Et, en cela, je vois beaucoup de convergence entre le projet cubain et ce qu'est, a été et est encore le projet de quelqu'un comme Jésus-Christ. "

Propos recueillis par Marie-Dominique Bertuccioli