LETTRE OUVERTE À LUCIEN BOUCHARD

Publié le par oscar fortin

Monsieur, 

 

L’observatoire auquel  vous a conduit votre brillante carrière professionnelle et politique donne à vos propos une crédibilité toute spéciale et en assure une diffusion dont peu peuvent se vanter.  Votre dernière entrevue à TVA et dont la teneur a été reprise par bon nombre de nos quotidiens témoigne du fait que vous êtes toujours aussi  généreux dans vos confidences, spontané et sincère dans vos propos. Vous n’avez vraiment pas votre pareil pour mettre en évidence, par des images fortes, certaines idées maîtresses. Je me souviens de cette image du « huissier qui frappe à la porte de la résidence de nos enfants » pour saisir leurs biens afin de  payer la dette que nous leur avons laissée. Ou encore, cette toute dernière qui révèle, sous forme d’un aveu, que votre génération qui est aussi la mienne « s’est payé la traite », à même les générations futures.  

 

J’ai toujours eu de la difficulté à comprendre qu’un « ensemble de personnes ayant à peu près le même âge à la même époque » (génération) soit responsable de la dette de toute une Société. Une génération, telle que définit par Le Petit Larousse, n’est pas socialement et économiquement parlant une réalité homogène. Si nous étendons notre regard à tous les gens de notre âge, nous réaliserons qu’il y a des agriculteurs, des ouvriers, des secrétaires, des femmes de ménage, des malades, des technocrates, des professionnels, des ouvriers, des sans abris, des PDG de grandes entreprises et tous les autres. Il est évident qu’ils ne se sont pas tous « payé la traite » de la même façon.  

 

Vous êtes bien placé pour témoigner des multiples groupes de pression et d’intérêts qui cherchent constamment à s’approprier les leviers des pouvoirs politiques, économiques et sociaux. Je ne pense pas que ce soit toujours pour le mieux être de l’ensemble de la Société. Vous pourriez sans nul doute nous en dire long sur les ambitions des uns, sur les luttes de pouvoir des autres, sur le jeux de coulisses et les diverses formes de chantage. Bien des lois peuvent ainsi être modifiées, bien des mesures fiscales peuvent être introduites pour en accommoder certains et en soulager d’autres. Tout cela a un coût. La nature humaine, étant ce qu’elle est avec ses travers, ne disparaît pas avec la fonction pas plus que le jugement et l’intelligence  ne viennent avec les titres.  

 

Vous avez été au cœur de bien des décisions et la Société que nous avons aujourd’hui vous en est redevable pour beaucoup. Je ne doute pas un instant que vous puissiez aligner bien des noms de personnes et de sociétés qui « se sont payé la traite » durant toutes ces années. De grands chantiers ont été lancés : Terre des Hommes, le Métro de Montréal, le Tunnel Hyppolite Lafontaine, la Baie James, les Jeux Olympiques, la création de Sociétés d’État, l’implantation du Réseau Collégial, celui de l’Université du Québec et quoi d’autres encore.  Rien n’était trop beau pour les administrateurs et gestionnaires de ces projets. Une nouvelle classe de technocrates et d’entrepreneurs, toutes générations confondues, venait de naître.  

 

C’était, comme vous le suggérez, la caisse à ciel ouvert pour un certain nombre de personnes et de sociétés, sans doute de notre génération, mais aussi de celles qui nous ont précédés et suivis. Ne fallait-il pas développer de nouvelles entreprises, rendre l’éducation accessible à toutes les personnes en besoin de formation, ouvrir les hôpitaux à tous les malades et assurer un minimum de bien-être aux laissés pour compte de la société, toutes générations confondues ? S’il y a eu abus, erreurs d’appréciation, mauvaise organisation, ne faut-il pas en chercher la cause là où se prennent les orientations et là où se gèrent les décisions?

 Alors pourquoi, pour expliquer la dette, ne pas parler directement des problèmes de gestion et d’administration, des choix politiques, économiques et sociaux inappropriés, d’abus de pouvoir dans certains cas,  de classes sociales peu préoccupées du bien commun de l’ensemble de la société plutôt que de ramener le tout à notre génération plutôt égoïste, irresponsable et peu soucieuse de l’héritage à laisser à ses enfants ? Vous serez d’accord pour dire avec moi qu’une Société ne saurait se ramener à une « génération ». Elle est essentiellement faite de toutes les générations qui lui sont contemporaines 

 

 

Des années 1950 à aujourd’hui, beaucoup de chemin a été parcouru. Nos parents n’ont pas eu besoin de créer le conflit des générations pour nous ouvrir les portes de l’avenir et nous confier le développement du Québec. S’il y a eu des ratés, de grâce, qu’on n’en fasse pas porter le fardeau sur ceux qui n’y sont pour rien.  

 

Ces temps-ci, pour qui écoute la télévision et lit les journaux, il n’est pas nécessaire d’attiser le conflit des générations. Il s’attise déjà suffisamment par lui-même et dans bien des cas de façon tragique. De grâce, Monsieur Bouchard, n’ajoutons pas consciemment ou non, par certains de nos propos, aux drames qui hantent la vie de tellement de familles.  

 

Avec mon respect et mon amitié  

 

Oscar Fortin  

 

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