LETTRE OUVERTE À BENOÎT XVI

Publié le par Fortin

TRÈS SAINT PÈRE

 

C’est avec une certaine audace que je prends l’initiative de vous écrire. Je fais mienne l’invitation que vous nous avez faite en reprenant à votre compte ce mot d’ordre donné à tous les chrétiens par votre prédécesseur: « n’ayez pas peur. »  Je sais la réputation que vous portez avec vous, réputation qui fait la joie d’un grand nombre et la tristesse de plusieurs autres. Personnellement, je crois en la force de l’Esprit Saint et à cette ouverture de cœur que j’ai perçue en vous lors de vos premières interventions comme Pape. Je vous vois tout attentif  et disponible pour répondre d’abord et avant tout à la Volonté du Père.

 

Plusieurs auteurs et analystes vous présentent déjà comme un allié naturel de  l’Administration américaine. Ces jours-ci un journal de mon pays publiait un article dont le titre en disait long : « UN ALLIÉ DE TAILLE POUR BENOÎT XVI », se référant évidemment à l’Administration de Georges W. Bush. Ce point soulève des questions qui s’imposent d’autant plus qu’elles concernent  deux grands Empires dont l’influence est prédominante dans notre monde. Il y a l’Église catholique qui se présente comme l’héritière et porte parole des valeurs chrétiennes issues des Évangiles et de son fondateur, Jésus de Nazareth; il y a la Maison Blanche qui se présente comme le phare de la civilisation et la gardienne des libertés. Mais qu’en est-il exactement de l’un et de l’autre?

 

L’ÉGLISE

 

Il ne fait pas de doute que l’Église porte un patrimoine religieux exceptionnel dont témoignent non seulement le Nouveau Testament, les Écrits des Pères de l’Église et des Conciles mais aussi et surtout les chrétiens et les martyrs qui ont donné leur vie, à l’exemple du Christ, pour témoigner des béatitudes évangéliques. Ces témoins d’un Royaume de Vérité, de  Justice, de Compassion et d’Amour ont assumé une liberté bien enracinée dans la foi et affranchie des ambitions et des pouvoirs terrestres.

 

Cette même Église, vous en conviendrez, porte également un patrimoine non moins exceptionnel d’alliances  avec les pouvoirs de ce monde qu’historiens et théologiens peuvent retracer au long des siècles. Selon les intérêts en cause, ces alliances sont pour certains justifiées et pour d’autres condamnables. Dans tous les cas, elles créeront inévitablement une dépendance de l’Église qui sapera à sa base la liberté absolue qui vient de la foi et dont elle a besoin pour agir en fonction de la Volonté du Père.  Ce n’est donc pas par pur hasard si les Évangélistes Mathieu et Luc placent les trois tentations de Jésus au désert au tout début de sa mission. Une de ces trois tentations porte plus spécifiquement sur ces « alliances ».

 

« Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire;

et lui dit: Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m'adores

Jésus lui dit: Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul.

Alors le diable le laissa. Et voici, des anges vinrent auprès de Jésus, et le servaient. » (Mathieu, 4, 8-13)

 

La catholicité de l’Église, si elle doit s’étendre à tous les territoires de la terre, comme le suggère « Satan », elle doit également et surtout s’étendre   à toutes les valeurs d’existence dont celle du Dieu unique sur qui elle repose. L’Eglise ne peut servir deux  maîtres.

 

LA MAISON BLANCHE

 

La Maison Blanche, symbole des diverses administrations étasuniennes, est l’autre partenaire dans cette alliance. Elle est évidemment le rappel des luttes qui ont conduit à la reconnaissance des libertés individuelles et à la disparition de la discrimination fondée sur la race, la couleur, la religion et le sexe. Sous l’actuelle administration Bush elle prend même le langage de la morale et de la foi chrétienne.

 

À cette image du défenseur des grandes valeurs de liberté et de foi chrétienne s’ajoute celle de l’Empire qui couvre, par ses multiples interventions, l’action de ses multinationales dans tous les pays et de façon particulière dans ceux du Tiers monde. Il le fait sans égard aux effets souvent dévastateurs de ces entreprises sur les richesses naturelles, les conditions de vie des travailleurs, l’environnement etc. Cet Empire, présent dans tous les organismes internationaux, bilatéraux et multilatéraux, et fort de sa puissante influence, assujettit les gouvernements et conditionnent les mouvements sociaux et religieux de manière à ce qu’ils ne deviennent pas des obstacles à la réalisation de ses intérêts nationaux. Il dispose de moyens de communication supérieurs à tout ce qui peut exister ailleurs. Sa force militaire n’a pas d’égal et ses moyens d’intervention se situent au dessus des lois. Le mensonge, la manipulation, les assassinats, la torture font partie de son arsenal d’intervention. Sa politique et ses actions sont fonctions de SES INTÉRÊTS NATIONAUX et de façon plus particulière de SES INTÉRÊTS ÉCONOMIQUES. Il est le symbole même de l’Empire de l’Argent.

 

La liberté qu’il défend est sa liberté et plus précisément celle qui lui permet d’agir à sa guise pour assurer et défendre ses intérêts économiques et ceux des entreprises sous sa juridiction politique. La démocratie dont il se fait l’artisan est celle qui lui laisse suffisamment d’espace pour lui permettre de tirer les ficelles du pouvoir. Toute limitation de ces deux manières de voir est perçue comme suspecte et fait aussitôt l’objet de pressions de toute nature. L’attitude de la Maison Blanche à l’égard du Venezuela illustre bien cette situation de la démocratie à ne pas imiter, mais à combattre. Il se définit comme le BIEN et ses ennemis deviennent le MAL.

 

TÉMOIN D’ÉVANGILE EN AMÉRIQUE LATINE ET DANS LE MONDE

 

L’Amérique latine, Très Saint Père, se présente comme un terrain tout désigné pour mettre à l’épreuve l’affranchissement de l’Église dans sa capacité d’agir et de parler selon les impératifs de justice et de liberté enseignés par le Christ.  Dans cette partie des Amériques où elle compte plus de 50% de ses membres, existe une pauvreté systémique qui affecte plus des deux tiers de la population. De plus en plus de gouvernements et d’organismes sociaux s’élèvent contre cette situation. C’est le cas au Brésil, au Chili, en Argentine,  en Uruguay et au Venezuela. Tout en étant des gouvernements démocratiquement élus, leur plus grande résistance vient de la Maison Blanche, soucieuse de ne pas perdre ses droits acquis.

 

Il ne fait pas de doute que l’Église sera appelée à s’engager et à le faire sans équivoque. Soit qu’elle poursuive son soutien aux politiques étasuniennes en s’opposant aux forces de changement, soit qu’elle dénonce avec force et vigueur le système d’injustice et qu’elle prenne faits et gestes en faveur des pauvres et des laissés pour compte. Elle ne devra pas avoir peur des engagements que lui commande la foi en Jésus de Nazareth. Certains connaîtront le sort qui fut réservé à Mgr Romero comme à beaucoup d’autres en pareilles circonstances. Ce sera une semence qui permettra à l’Église de croître et à un homme nouveau de naître en Jésus ressuscité. Elle redeviendra porteuse d’une bonne nouvelle de salut pour toute personne de bonne volonté.

 

Très Saint Père je termine cette longue lettre en citant un extrait de votre homélie d’intronisation sur la Place Saint-Pierre. Ce passage m’a fait découvrir en vous une liberté et un courage qui ne manqueront pas de surprendre beaucoup de vos supporteurs actuels :

« C'est pourquoi les trésors de la terre ne sont plus au service de l'édification du jardin de Dieu, dans lequel tous peuvent vivre, mais sont asservis par les puissances de l'exploitation et de la destruction".

Le souverain pontife a également critiqué "les idéologies du pouvoir" qui justifient leur action de destruction par leur volonté de "terrasser le mal". "Combien de fois désirerions-nous que Dieu se montre plus fort! qu'il frappe durement, qu'il terrasse le mal et qu'il crée un monde meilleur! Toutes les idéologies du pouvoir se justifient ainsi", a-t-il déclaré. » (tiré du journal Le monde)

Avec tout mon respect et votre bénédiction

 

 

Oscar Fortin

 

 

 

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