L’ÉGLISE A-T-ELLE ENCORE SON MOT À DIRE?

Publié le par oscar fortin

 

Dans un article, publié dans l’édition du Devoir du 29 septembre 2008 et coiffé du titre « QUI VEUT FAIRE TAIRE LES ÉVÊQUES DU QUÉBEC? » M. Arnaud Decroix s’en prend aux détracteurs du cardinal Ouellet et du Cardinal Turcotte pour expliquer son interrogation. Il conclut d’ailleurs son intervention en suggérant que pareilles réactions  auraient pour effet d’enlever à «  l’'Église tout droit et compétence pour intervenir dans le champ du débat d'idées, elle qui avait jusqu'alors la prétention de se définir comme «experte en humanité» (Paul VI, déclaration à l'ONU, 1965). Je ne suis évidemment pas d’accord avec les conclusions que tire l’auteur des réactions suscitées par les approches adoptées par l’un et l’autre de nos deux évêques.

 

En tout premier lieu, il me semble important de donner aux mots leur véritable sens. Dans le titre de l’article on parle des évêques, mais à la fin on conclue en parlant de l’Église sans toutefois en préciser le sens, laissant entendre, sans le dire, qu’Église et Évêques ne font qu’un. Ceux et celles qui ont encore comme références ecclésiales les documents du Concile Vatican II et les Épitres de St-Paul conviendront que l’Église est un « Corps constitué de tous les croyants ayant à sa Tête le Christ. C’est lui qui a donné certains comme apôtres, d’autres comme prophètes, d’autres encore comme évangélistes, d’autres enfin comme pasteurs et chargés de l’enseignement » (Éphésiens 4,11). Cette précision s’impose d’autant plus que la tentation est grande de confondre la pensée de l’Église avec celle d’un de ses membres, tout important qu’il puisse être dans l’organisation ecclésiale. Dans l’Église d’aujourd’hui de nombreux débats ont cours sur les orientations que lui inspirent les évangiles et les défis du monde. Tout aussi nombreux sont les débats sur son organisation des pouvoirs et des services à apporter à ceux et celles qui lui sont rattachés. Dans tous ces débats, personne n’a le monopole de la vérité, pas plus d’ailleurs que du pouvoir. Chacun, selon le don reçu, apporte sa contribution et c’est finalement la foi de la communauté qui « juge » (1 Cor.14, 29). Autant le Cardinal Turcotte fait appel à sa conscience pour justifier sa décision, autant chaque chrétien fait appel à la sienne pour justifier sa propre décision. Joseph Ratzinger n’avait-il pas affirmé bien des années avant de devenir Benoît XVI : « «Au-dessus du pape en tant qu’expression de l’autorité ecclésiale, il y a la conscience à laquelle il faut d’abord obéir, au besoin même à l’encontre des demandes de l’autorité de l’Église. » (1967)

 

En conclusion sur ce point, force est de constater que pour parler au nom de l’Église, il ne suffit plus d’occuper un poste d’autorité dans l’organisation de celle-ci, mais de se faire l’écho de la voix des prophètes, des docteurs, des enseignants, de tous ceux et toutes celles qui sont portés par l’Esprit du Christ, Tête de l’Église. L’intervention de Jean Vanier, lors du dernier Congrès eucharistique, en dit long sur ce sujet. Sa parole prophétique a rejoint la foi des chrétiens et c’est cette foi qui reconnaît et donne force à cette parole. Dans les cas discutés dans l’article de M. Decroix, il faut se demander si la foi des chrétiens docteurs, prophètes, évangélistes, presbytres, enseignants et autres se reconnaissent dans les approches de nos deux cardinaux. Ce n’est pas évident. Leurs propos ou interventions peuvent être questionnés tout autant de l’intérieur de l’Église qu’ils l’ont été de l’extérieur.

 

En second lieu,  il est question d’un débat d’idées. À ce que je sache, un débat d’idées suppose des approches différentes, des dissensions, des oppositions. Il n’y a donc rien de surprenant que des voix s’expriment contre les points de vue du Cardinal Ouellet et ceux du Cardinal Turcotte. En le faisant, elles ne leur interdisent pas de revenir à la charge, mais dans tous les cas, il faudra qu’ils le fassent à leur risque et dépend.  Je sais qu’en écrivant ces commentaires, que je souhaite partager avec les lecteurs et lectrices du Devoir, je prête flanc à des points de vue qui m’obligeront à débattre. Je n’interpréterai pas ces divergences comme une interdiction à m’exprimer. Nous vivons dans un monde de plus en plus multipolaire où les arguments d’autorité ou les approches uniformes n’ont plus leur place.

Je conclus ce bref commentaire en disant que l’Église s’exprime partout où l’action de ses membres, portées par la foi, est un ferment de croissance et de développement des milieux de vie de chacun. S’ils sont porteurs de vérité, de justice, de miséricorde et d’ouverture, rien ne pourra les retenir. Pierre, alors que sa fin approchait, eût ces paroles pour les anciens et ceux qui allaient lui succéder dans l’Église :

 

« Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, veillant sur lui, non par contrainte, mais de bon gré, selon Dieu ; non pour un gain sordide, mais avec l'élan du cœur ; non pas en faisant les seigneurs à l'égard de ceux qui vous sont échus en partage, mais en devenant les modèles du troupeau ». (1P. 5,2-3)

   
     

Oscar Fortin, théologien et politologue

Libre penseur dans la foi et dans le monde

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Publié dans RELIGION

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